La nuit était tombée. Le lieutenant Verneuil se tenait à l'orée du bois. A l'aide de ses jumelles, il observait le front à l'ouest où les prussiens, appuyés par de nombreux dragons de combat, avaient lancé une offensive majeure. Il pouvait à peine percevoir les jets de flammes orangés des dragons auxquels répondaient les traits de lumière des lasers franco-martiens.

- Tout est calme mon lieutenant? lui demanda le sergent Delorme.

- Rien à signaler... répondit Verneuil en poussant un soupir.

Ses hommes et lui souffraient de ne pouvoir participer au gros des combats. Ils étaient assignés à la défense du flanc de l'armée et devaient empêcher tout débordement ennemi par la grande plaine qui leur faisait face.
Delorme cracha par terre et commença à bourrer sa pipe.

- Sauf votre respect, lieutenant, les boches attaqueront jamais par là, pourquoi est-ce qu'on va pas aider les copains là-bas, dit-il en désignant l'ouest de sa pipe.

- Les ordres, Delorme, les ordres sont clairs. Tenir la position, empêcher tout débordement surprise des prussiens.

- La lune est ronde cette nuit et y'a pas un nuage, lieutenant, on y voit comme en plein jour. S'ils essayaient de passer on les verrait à des kilomètres à la ronde. Ce serait un vrai tir aux pigeons pour nos potes martiens.

A la mention des martiens, Verneuil jeta un coup d'oeil au marcheur lourd du pilote M'Tarys qui se tenait à une dizaine de mètres de là, ses lasers braqués vers la plaine vide.

Soudain, une ombre passa devant la lune. Verneuil et Delorme entendirent clairement le bruissement d'immenses ailes et eurent juste le temps de se jeter au sol en hurlant.

- ALERTE AU FEU! DRAGON! DRAGON!

Le bois autour d'eux de transforma soudain en un immense brasier. Les hommes hurlaient de douleur et certains se précipitaient en dehors de leurs abris, silhouettes en feu finissant leur course à terre dans une agonie terrible. Alors que M'Tarys faisait manoeuvrer son marcheur de combat, insensible aux flammes, des serres surgirent de la nuit et se refermèrent sur lui, broyant l'acier martien comme du papier et ne laissant de la machine qu'un amas de métal sans vie. Avant de sombrer dans l'inconscience, Verneuil eut juste le temps d'apercevoir de grandes formes dans la plaine.
Profitant de l'attaque des dragons volants, les troupes prussiennes avançaient sur le flanc de l'armée franco-martienne...

La silhouette d'un sturmdrache se détachait nettement sur l'horizon. De part et d'autre de la bête, l'infanterie prussienne progressait d'un bon pas.

- Ils ont un dragon vert mon général, soupira le lieutenant Partier.

A ses côtés, le général Renoir se contenta d'afficher un sourire satisfait qui était loin de rassurer son subordonné.

- La colonne martienne est partie il y a à peine une heure, continua le lieutenant, ils attendaient juste que toute notre puissance laser s'en aille pour attaquer.

- C'était certainement un piège en effet, finit par lâcher Renoir, le sourire toujours aux lèvres.

Partier lui lança un regard étonné.

- Sauf votre respect, mon général, je ne comprends pas votre bonne humeur.

Son supérieur lui tapota l'épaule l'air rassurant.

- Sachez, lieutenant, que nos adversaires, qu'ils soient prussiens ou anglais, font tous la même tragique erreur. Ils nous croient totalement dépendants de la technologie apportée par nos très estimables concitoyens martiens. Ils ont oublié que l'armée française a été redoutable de tout temps ...

Renoir fit un signe à un sous-officier qui patientait derrière lui. L'homme salua et partit en courant pour distribuer des ordres. Le long de la ligne de front, des couvertures furent tirées pour découvrir les pièces de 4.
Le lieutenant Partier contempla les canons alignés et laissa échapper un sifflement admiratif.

- Je vois, mon général, un dragon craint tout autant les tirs de laser que les obus.

- Tout à fait, mon petit Partier, tout à fait, lui répondit le général Renoir qui continuait à observer avec amusement la progression confiante des troupes prussiennes.

- Monsieur le Président de la République, bienvenue!

M'Altard, Président du Conseil et chef du gouvernement franco-martien salua Louis-Napoléon Bonaparte à son entrée dans la cour du Palais de l'Elysée.

- Monsieur le Président du Conseil, lui répondit avec un sourire le Président de la République, je suis curieux de connaître le but de votre visite.

Bonaparte considéra d'un oeil interrogateur les journalistes présents qui attendaient avec plus ou moins d'impatience derrière un cordon de Gardes Républicains avant de reporter son regard sur l'arme qui trônait au milieu de la cour.

M'Altard s'avança et la présenta d'un grand geste.

- Monsieur le Président, je tenais à vous présenter en personne cette nouvelle preuve du génie franco-martien! dit-il avec un fort accent martien. Encore une fois les peuples de Mars et de France savent conjuguer leurs efforts pour le meilleur!

Le Président de la République leva un sourcil interrogateur en contemplant une nouvelle fois l'arme.

- Ne s'agit-il pas là d'une simple mitrailleuse De Reffye? Demanda-t-il.

Un sourire apparut sur le visage martien du Président du Conseil.

- C'est bien plus qu'une simple mitrailleuse De Reffye, monsieur le Président, répondit-il. Des ingénieurs martiens l'ont légèrement modifié pour y incorporer le nec plus ultra de nos matériels de levage.

Ce disant, M'Altard tapotait un petit boitier monté sur l'affut de la mitrailleuse. Puis il fit signe un soldat de s'approcher et lui demanda de déplacer l'arme à l'autre bout de la cour. L'assemblée des journalistes s'esclaffa immédiatement et même Bonaparte se permit un léger sourire.

- Enfin, M'Altard, c'est impossible. Ce brave soldat ne pourra pas faire bouger cette mitrailleuse à lui tout seul!

Mais un silence respectueux s'imposa soudain dans la cour lors que le soldat manipula rapidement un mécanisme martien et poussa l'affut sans sembler se fatiguer le moins du monde. Une poignée de secondes plus tard, la mitrailleuse avait été déplacée par la force d'un seul homme.

M'Altard se tourna à nouveau vers le Président Bonaparte qui était visiblement impressionné.

- Monsieur le Président, la mitrailleuse De Reffye n'est désormais plus une unité d'artillerie. Elle va maintenant équiper toutes nos brigades d'infanterie!

- Après vous Ma Dame.

Le comte Albrecht Theodor Emil von Roon s'effaça pour permettre à la jeune duchesse de se placer devant la fenêtre. Elle le remercia d'un signe de tête et plongea son regard dans la cour où plus d'une centaine d'hommes se tenaient au garde à vous.

- Oh Général! Qu'ils sont beaux, s'exclama-t-elle, s'agit-il de vétérans?

Von Roon lui lança un regard discret. Une jeune femme absolument adorable avec toutes les apparences de la frivolité. Mais avant tout une envoyée spéciale du Kaiser.

- Non Ma Dame, de nouvelles recrues. Ces jeunes gens se sont engagés il y a une semaine à peine, dit-il avec un petit sourire condescendant. Des marcheurs franco-martiens ils n'ont vu que des photos et je ne vous parle même pas des dernières merveilles technologiques britanniques.

- Une semaine seulement? Ils sont pourtant déjà la magnifique représentation de la discipline prussienne.

Le général ne s'y trompa pas. La duchesse continuait à tout analyser et sa dernière remarque n'était qu'une sonde de plus. Il fit un geste à un homme qui se tenait à part dans la cour. L'officier porta un sifflet à ses lèvres et en émit un bruit sinistre qui fut rapidement suivi d'un grognement puissant.
La "magnifique représentation de la discipline prussienne" commença dès lors à se fissurer, certains soldats de la troupe s'agitant et levant la tête au ciel.
Soudain une ombre survola les hommes et un battement d'ailes puissant se fit entendre alors qu'un sturmdrache, un dragon vert d'assaut, atterrissait dans la cour provoquant une panique considérable. Les soldats rompirent les rangs malgré les ordres de leurs officiers encadrants et bientôt ce fut le chaos général.
La duchesse avait levé une main à la bouche, simulant à la perfection le désarroi dans lequel la plongeait cette vue assez pathétique des armées prussiennes.

- Ce que vous voyez là, Ma Dame, est la réaction de l'ennemi face au dragon prussien, dit von Roon d'une voix calme. La terreur et la fuite, telle est le réflexe de survie de l'homme face à une telle créature.

Le général fixait la jeune femme.

- Dites au kaiser que je l'invite à venir inspecter lui-même ces hommes dans six mois. Grâce à l'entrainement qu'ils vont recevoir, ils seront capables de bivouaquer entre les pattes d'un dragon et même de dormir entre ses griffes comme s'ils étaient redevenus enfants dans les bras de leur mère!

Extrait du rapport fourni à la Commission d'Information Militaire de l'Assemblée Nationale Franco-Martienne.

Note à l'intention des membres de la commission : ce qui suit est une retranscription des échanges radios entre les pilotes de Marcheurs Lourds de la Section Blindée Elysium Planitia-Aquitaine. Pour rappel, la langue imposée au sein des forces franco-martiennes est le français (règle validée par Commission Linguistique de l'Assemblée Nationale), cette retranscription n'est donc pas une traduction et est totalement fidèle.

Pilote M'Tars : L'infanterie Prussienne bat en retraite. Admirez, pilotes, la remarquable discipline dont ces hommes font preuve alors que nous les pourchassons avec les marcheurs de combat les plus modernes du système solaire!

Pilote M'Garis : Il me semble que les Prussiens se regroupent autour d'un dragon rouge, M'Tars. Oh! Admirez ce spécimen à deux têtes! C'est une mutation très rares chez les rouges...

Pilote M'Tars : M'Protos, veuillez consigner cette information je vous prie. Pour ma part ces dragons me font penser à des (transcription impossible) à tentacules plutoniens. C'est répugnant!

Pilote M'Valo : (transcription impossible) à tentacules ou pas, j'ai l'impression que cette créature se préparer à faire feu... au premier sens du terme! N'est-elle pas consciente que nos marcheurs sont protégés par un épais blindage renforcé?!

Pilote M'Protos : Si je peux me permettre, M'Valo, les dernières statistiques de combat montrent que le feu des dragons est autrement plus dangereux que la bile corrosive plutonienne.

Pilote M'Tars : Voilà une information plutôt inquiétante, M'Protos. Messieurs, alerte impact!

Liaison radio interrompue. Les observations des officiers sur le terrain font état que les quatre marcheurs lourds martiens ont été pris sous un véritable déluge de feu craché par le dragon rouge prussien.

Pilote M'Tars : Pilotes, veuillez me communiquer vos dégâts!

Pilote M'Valo : M'Valo, Rien à signaler.

Pilote M'Protos : M'Protos, Légère surchauffe du servo-moteur gauche. Marcheur opérationnel à 90%.

Pilote M'Garis : M'Garis, Rien à signaler.

Pilote M'Tars : Bien! En laissant l'ennemi tirer le premier, nous avons honoré la vieille tradition militaire française qui est devenue la notre. Veuillez verrouiller vos Canons Laser sur la cible...
... Pour Mars et pour la France, FEU!

Fin de retranscription.

Note finale : L'escarmouche avec les troupes Prussiennes qui a eu lieu le 1er janvier 1868 sur le Front Est s'est soldée par la mort d'un dragon rouge et d'une demi-douzaine de soldats prussiens. L'armée française a déploré quelques dégâts mineurs sur les marcheurs lourds de la Section Elysium Planitia-Aquitaine et trois blessés parmi l'infanterie.

"On dirait qu'il va y avoir de l'orage..."
Dernières paroles d'un officier Prussien

Lord Hemilton, ambassadeur de Sa Majesté en France, faisait les cent pas sous l'énorme hangar de métal devant lequel ses conseillers et lui avaient été déposés en vue des premières négociations avec le gouvernement Franco-Martien concernant la Nouvelle-Calédonie. Cela faisait déjà un quart d'heure que le ministre Jean d'Elmont le faisait attendre, tout cela était intolérable.

Enfin, la délégation française fit son apparition, d'Elmont en tête. Un large sourire apparut sous la moustache du Ministre de la Guerre.

- Lord Hemilton, s'écria-t-il joyeusement, merci d'avoir accepté ce rendez-vous au milieu de nul part!

Hemilton s'inclina légèrement pour accueillir son interlocuteur.

- C'est toujours un plaisir de traiter avec vous, Monsieur d'Elmont. Mais vous m'excuserez d'aller droit au but car mon navire pour Sidney doit jeter les amarres demain et il me faut être à Bordeaux dans les plus brefs délais.

- Faisons donc quelques pas ensemble, voulez-vous? lui répondit le ministre en lui posant une main sur l'épaule.

Les deux hommes s'éloignèrent du hangar, accompagnés uniquement de leur conseiller le plus proche.

- Comme vous le savez, Monsieur d'Elmont, Sa Majesté s'intéresse de très près au statut de la Nouvelle-Calédonie, commença Hemilton. L'île aspire à rejoindre ses soeurs d'Australie et de Nouvelle-Zélande au sein du Commonwealth...

- Vous voulez dire que vous avez désespérément besoin de ses mines de nickel pour fabriquer l'acier de votre toute nouvelle armée blindée, l'interrompit d'Elmont.

Hemilton, percé à jour, tenta de garder toute sa dignité mais la longue attente à laquelle l'avait soumis le ministre français avait érodé sa patience.

- Sa Majesté ne pense qu'au salut de son peuple, Monsieur le Ministre. La Nouvelle-Calédonie est loin de la France et si proche de l'Australie... Votre gouvernement n'a pas les moyens de la protéger!

Un petit sourire apparut aux lèvres d'Elmont. Hemilton ne l'apprécia guère.

- Je crois avoir un argument pouvant faire changer d'idée Sa Majesté, dit d'Elmont en insistant ironiquement sur le titre.

- Je serais curieux de le connaître.

- Vous étiez justement en train d'attendre dessous, Monsieur l'Ambassadeur.

Hemilton s'arrêta net et adressa un regard consterné à son interlocuteur. Les français avaient trop souvent l'habitude de ne pas prendre au sérieux les arguments anglais, la petite garnison militaire de Nouvelle-Calédonie en paierait certainement le prix.
Puis, à l'invitation silencieuse du ministre, il se retourna vers le hangar sous lequel il patientait quelques minutes plus tôt et resta paralysé par ce qu'il vit.

- Monsieur l'Ambassadeur, voici le Quadripode Lourd Martien, dit d'Elmont d'un ton professoral. Haut de plus d'une dizaine de mètres, il est équipé d'une Batterie Laser pour pilonner l'ennemi. Sa puissance est largement suffisante pour transformer vos précieux... comment dites-vous déjà? Ah oui, vos précieux chars d'assaut en tas d'acier fondu. Notez que les ingénieurs de Mars ont conçu le Quadripode afin qu'il puisse ouvrir le feu à 360° et ainsi en faire un îlot de résistance au milieu d'une marée de créatures plutoniennes. Le Quadripode est également équipé de Tourelles à Laser Double pour assurer sa protection rapprochée.

Hemilton contemplait la machine. Solidement plantée au sol par quatre énormes jambes mécaniques, elle portait en son sommet une tourelle dont dépassait trois canons gigantesques. Il n'avait jusqu'alors aperçu que de simples marcheurs de combat mais il comprenait maintenant tout le génie de la technologie martienne.

- Prenez bien note, reprit d'Elmont, que plusieurs exemplaires du Quadripode sont en cours de déploiement en Nouvelle-Calédonie et ailleurs dans nos possessions du Pacifique.

Hemilton se tourna vers lui, le visage crispé..

- Je crois avoir saisi la portée de votre argumentation, Monsieur le Ministre. Je dois cependant vous laisser car je dois communiquer avec mon gouvernement au plus vite.

L'Ambassadeur Britannique s'éloignait à grands pas lorsque le conseil M'Vaya se pencha vers d'Elmont.

- Je croyais que c'était le seul modèle à notre disposition pour le moment monsieur le Ministre, demanda-t-il en désignant le Quadripode Lourd.

- Cela, mon cher ami, Lord Hemilton n'a pas besoin de le savoir...

Deux Sturmdrachen, des dragons verts d'assaut, ouvraient la marche. Ils progressaient sur l'ancienne route pavée encadrés par leurs dresseurs. Derrière eux s'étirait une longue colonne de troupes à pied. Les fantassins prussiens faisaient preuve de leur discipline habituelle et avançaient d'un bon pas pour ne pas se laisser distancer par les dragons.

Couché sur l'encolure de son cheval, le lieutenant Alphonse Valier observait l'armée prussienne depuis le petit bois où il s'était caché avec ses cavaliers. Au fur et à mesure que les forces ennemies défilaient devant lui, il prenait des notes précises sur la nature et le nombre des troupes qu'auraient à affronter la ligne de défense franco-martienne.
Enfin apparurent les proies convoitées par Valier. Guidés par deux lignes de fantassins, d'énormes boeufs avançaient lentement sur la route. Le repas sur pattes des dragons de combat prussiens.

Valier plia avec soin ses notes et les tendit au sergent M'Gartyra qui se tenait debout à ses côtés. Le martien aurait pour mission de profiter de la confusion pour rejoindre le quartier général à bord de son tripode de reconnaissance.

Le lieutenant troqua ensuite son képi pour le traditionnel casque de cavalerie. A cet instant il se sentit très proche de son grand-père, cavalier dans les armées de Napoléon et mort pour l'Empire. Son combat était pour la République mais cela restait un combat pour la France... et pour Mars maintenant rectifia-t-il.

Valier se redressa et tira son sabre du fourreau. Il entendit que, tout autour de lui, ses hommes l'imitaient. M'Gartyra le salua puis tourna les talons pour monter à bord de son marcheur. Il leva son sabre et s'adressa une dernière fois à ses cavaliers avant de charger :

- Messieurs, aujourd'hui les dragons s'endormiront le ventre vide!

Le lieutenant Roulier se jeta derrière l'abri précaire d'un mur en ruine. Il entendait juste à côté de lui le souffle rauque du sergent Verest qui l'avait suivi jusque là. Tout autour de lui, les hommes de sa brigade d'infanterie tentaient de se mettre à couvert comme ils le pouvaient...
Autour d'eux, tout n'était qu'explosions et cris de douleur. Les combats contre les troupes Prussiennes étaient d'une rare intensité comme chaque camp avait déployé des forces très conséquentes.

Verest tenta de jeter un coup d'oeil au-dessus du muret.

- Bordel de merde! Jura-t-il en se laissant retomber à côté de Roulier. Il y a un gros vert entre nous et l'objectif.

En soupirant Roulier se releva pour observer la situation. A quelques centaines de mètres se dressait la vieille tour que le Haut Commandement lui avait ordonné de s'emparer. Les Prussiens ne l'occupaient pas mais il y avait en effet un grand dragon vert sur le chemin. Un dragon vert qui...

- Oh! Oh! Murmura le lieutenant. On dirait qu'il nous a vu.

Le sergent et lui échangèrent un regard angoissé.

- Sergent, Baïonnette au canon. Faites passer le mot aux hommes.

- Sauf votre respect, Lieutenant, vous pensez quand même pas nous faire charger c'te bête?! Elle va nous tailler en pièces!

- Les ordres sont formels, sergent, cette tour doit être capturée et ce n'est pas...

Les paroles de Roulier furent couvertes par un terrible rugissement. Le dragon vert s'approchait de ses proies. Le lieutenant pouvait voir la terreur s'emparer du coeur de ses hommes quand soudain plusieurs traits de lumière fusèrent au-dessus d'eux et le cri de défi du dragon se transforma en un hurlement de douleur.
Dans un vacarme métallique, quatre marcheurs lourds martiens avançaient vers la bête en faisant feu de toutes leurs armes. Pris sous ce feu terrible, le dragon s'envola pour fuir vers les lignes prussiennes. L'un des marcheurs s'arrêta devant Roulier et Verest.

- La voie est libre, Lieutenant Roulier, vous connaissez vos ordres dit le pilote par les hauts-parleurs de sa machine.

Les deux hommes saluèrent.

- A vos ordres, capitaine M'Raly! Répondit Roulier. C'est comme si on y était.

Roulier se tourna vers ses hommes, il se leva en brandissant son pistolet de service et pointa la tour du doigt.

- EN AVANT!

La brigade d'infanterie s'élança vers l'objectif en poussant des hurlements. Les explosions semblèrent s'intensifier autour de Roulier qui courait devant. Plusieurs hommes roulèrent par terre, frappés par les balles prussiennes mais quelques minutes plus tard le gros de la brigade atteignait la tour.

Roulier attrapa le sergent Verest pour lui donner ses ordres.

- On se déploie autour de la tour. Mettez des mitrailleuses en batterie. Personne ne doit s'approcher. Je monte au sommet pour me faire une idée de la situation.

- Oui, lieutenant!

Sans attendre, Roulier s'engagea dans un vieil escalier en colimaçon, accompagné de deux hommes. Mais, arrivé au sommet de la tour, le lieutenant resta sans voix pendant quelques instants. Le champ de bataille s'étendait là, sous ses yeux. A l'ouest deux dragons volants et une escadrille de soucoupes volantes martiennes étaient engagés dans un balai mortel où rayons laser répondaient aux flammes. Roulier tourna la tête, il entendait, au loin, les notes d'une Marseillaise chantée par l'infanterie française qui montait à l'assaut des positions prussiennes. Un gigantesque quadripode martien crachait des salves de laser pour couvrir l'avancée des soldats et tenir à distance les dragons prussiens.

L'un des hommes qui l'avaient accompagné lui toucha soudain le bras et lui montra quelque chose au loin. Des prussiens progressaient vers la tour, la bataille était loin d'être terminée...

- Chargez!

La monture de l'Oberleutnant Chlodwig filait à toute vitesse sur l'artillerie franco-martienne. L'officier prussien pouvait deviner la terreur sur le visage des artilleurs français dont certains avaient déjà abandonné leur pièce pour s'enfuir devant la kavallerie saurian. Mais il était déjà trop tard pour eux tous!
Chlodwig raffermit sa prise sur son fusil, il regrettait le temps où les cavaliers prussiens pouvaient sabrer l'infanterie ennemie... Mais à quoi pouvait servir sabres et lances lorsque les montures utilisées étaient équipées de griffes et de crocs acérés?
Quelques instants plus tard, la cavalerie saurienne tombait sur sa cible. Quelques français avaient vainement tenté de tourner leur canon pour faire face à l'ennemi mais ils n'avaient pas eu le temps de charger la mitraille. Ils furent les premiers à périr sous les griffes des sauriens.
La monture de Chlodwig repéra un officier français qui avait tiré son sabre et tentait de rallier ses hommes pour un dernier carré. Elle tendit le coup et sa gueule se referma sur la gorge du malheureux dont les cris finirent en gargouillis pitoyables.
Sur la droite de l'Oberleutnant, un homme de troupe s'enfuyait en courant, il épaula son fusil et l'abattit d'une balle dans le dos.
Chlodwig réprima une grimace. Ce n'était pas un combat digne de ce nom.

Ses pensées furent interrompues par la sonnerie d'un clairon. Il tourna son regard vers le nord pour découvrir qu'un escadron de cavalerie française était en train de se regrouper à quelques centaines de mètres de là. Une nouvelle fois le clairon ennemi se fit entendre, tel un défi lancé à la cavalerie saurienne. Chlodwig n'ignorait pas la haine tenace qui habitait les cavaliers des autres nations, pas étonnant lorsqu'on savait comment les sauriens étaient nourris. Il sourit, cet affrontement serait mémorable.

- A moi, cavaliers! Lança-t-il à ses hommes. Sus à l'ennemi!

La cavalerie française s'était déjà lancée au galop, sabre au clair. Chlodwig éclata de rire avant d'éperonner son saurien et de courrir à la rencontre de l'ennemi!

La musique militaire retentissait dans les rues en ruines de Berlin tandis que l'infanterie prussienne paradait devant l'état-major du comte von Roon. Quelques mois plus tôt il avait promis au Kaiser que ces mêmes hommes seraient parfaitement opérationels et capables d'aller combattre en synergie avec les Kampfdrachen, les terribles dragons de combat du Royaume de Prusse. La promesse avait été tenue et ces troupes fraiches allaient bientôt rejoindre le DrachenWelt par le Vortex.

- Notre Kaiser est satisfait des résultats de votre campagne de recrutement, comte.

Au côté de von Roon, le chancelier Bismarck observait les hommes défiler, un large sourire aux lèvres.

- Nous espérons que ces renforts suffiront aux... opérations de police du DrachenWelt, continua Bismarck. La guerre se prépare à l'ouest et l'approvisionnement en dragons ne doit pas être mis en danger!

Le comte von Roon accusa le coup.

- Un nouveau front?! A l'ouest?!

La nouvelle le prenait vraiment de court. Comment le Kaiser pouvait-il se lancer dans cette folie? Le chancelier Bismarck fronça les sourcils.

- Il ne s'agit pas d'un "nouveau" front, comte. Nous ne menons aucune guerre au DrachenWelt! Entendez-vous bien? Ce qu'il s'y passe ne peut pas être plus dangereux que les lasers franco-martiens pointés vers la Prusse.

- Sauf votre respect, chancelier, vous avez tort de sous-estimer les évenements au-delà du Vortex. Le danger est réel!

- Il suffit comte! La République Franco-Martienne représente une menace directe contre la Prusse. Je ne crois pas aux prétendus bons sentiments martiens, cracha le chancelier avec mépris. La naïveté des habitants de la Planète Rouge sera vite manipulée par les français et si nous ne réagissons pas vite nous serons envahis par des centaines de marcheurs de combat!

Les hommes finissaient de défiler devant von Roon et Bismarck. Ainsi ce serait la guerre contre la France et Mars pensa le comte. Les fous! Mais la réalité finirait bien pas s'imposer à eux. Il espérait juste que le Royaume y survivrait...

- Moi j'dis que c'est les dragons les plus dangereux ! Affirmait le soldat Dutreuil.

Autour de la table étaient réunis les membres de son escouade et le pilote de reconnaissance M'Ryalis. Bien au chaud et un verre à la main, les soldats se sentaient le coeur de procéder à une analyse comparée des dangers qu'ils affrontaient plus ou moins régulièrement.

- C'est que t'es pas allé en afrique, Lucien, lui répondit le caporal Petit. Là bas ils ont des dinosaures énormes. Même qu'ils leur donnent à bouffer des éléphants qu'il paraît!

Un murmure approbateur vint appuyer cette dernière affirmation. Les rumeurs en provenance du continent africain étaient proprement terrifiantes. Si les puissantes nations européennes avaient pu être humiliées par les zoulous, ce n'était que parce que ces derniers devaient avoir des armes particulièrement puissantes.

- Des bêtes! Rien que des bêtes dressées par l'homme!

Tous les regards se tournèrent vers le sergent Calibert. Habituellement peu causant, le vétéran des guerres franco-plutonienne semblait métamorphosé.

- La Faucheuse! Voilà la créature que vous devez le plus craindre.

A ces mots, M'Ryalis sentit un frisson le parcourir. Ses camarades dévisageaient leur sergent en fronçant les sourcils.

- On dirait une saloperie nécromantique ruskov, commenta Dutreuil.

- Non, c'est un xénomorphe plutonien, lui répondit M'Ryalis. Sa voix semblait charier des glaçons.

- Exactement, reprit le sergent Calibert. Un bordel de merde de xénomorphe plutonien! C'est plus gros qu'une grange, c'est protégé par une véritable armure de chitine et ça vous broie un homme ou vous le plonge dans une mare d'acide en deux temps trois mouvements.

Calibert promena son regard sur ses hommes, il croisa celui de M'Ryalis : le pilote et le soldat partageaient la même expérience, la même horreur des combats qui avaient eu lieu sur Mars.

- La différence avec un dragon ou un dinosaure, c'est que c'est aussi intelligent que nous autres! Et ça nous hait! Ca veut nous tuer jusqu'au dernier. Mais pas propremement comme un animal qui chasse. Non, ça veut jouer avec nous, ça veut se nourrir de notre terreur.

Un silence pesant s'était abattu sur la salle, sans s'en apercevoir Calibert avait pratiquement crié ses dernières paroles et tous les consommateurs du bar s'étaient figés pour l'écouter.

- Pfiou! Heureusement on en trouve qu'sur Mars et sur Pluton de ces bestioles là, essaya de plaisanter le caporal Petit.

- Mouais, espérons que ça dure, conclut Calibert qui décida de se replonger dans son mutisme habituel. Espérons que ça dure...

- Grand Père, qu'est-ce qui fait la force du guerrier zoulou? demande l'enfant.

- Sa main qui tient la sagaie. Son bras qui maintient le bouclier. Et sa voix qui commande au dinosaure, lui répond le sage.

- C'est proprement scandaleux, gronda le lieutenant-colonel Tabolt. M'interrompre en plein milieu de la dégustation de cet excellent whisky et tout cela pour quoi? Nous faire attendre dans la chaleur et la poussière!

A côté de Tabolt, le colonel Johnson époussetait son uniforme de la main.

- Quelle idée d'installer le centre de développement scientifique en plein milieu du désert australien?! Tout cela est tout à fait indigne de nous.

Seul le jeune lieutenant Blake semblait vouloir garder son calme. Il était intrigué par la convocation du professeur Tellton. Pour côtoyer régulièrement le scientifique, Blake savait que le manque de courtoisie de l'invitation était liée à l'enthousiasme du chercheur...

- By jove! Lâcha soudain Tabolt. Mais quel est donc ce vacarme?

Un formidable grondement mécanique se faisait entendre et semblait se rapprocher d'eux à toute vitesse.
Soudain la machine apparut au détour d'un baraquement d'où plusieurs boys émergeaient l'air ahuri. C'était un énorme véhicule blindé, se déplaçant sur des chenilles monumentales. La coque était hérissée de canons et de mitrailleuses.
Finalement la chose s'immobilisa dans un fracas de tôle devant les trois officiers. Une écoutille s'ouvrit à son sommet et le large sourire du professeur Tellton s'offrit à leurs yeux.

- Good lord! Tellton! Mais quel est donc cet engin tout droit sorti des enfers?! S'exclama le lieutenant Blake alors que le colonel Johnson se contentait de laisser pendre sa machoire dans le vide.

Tellton, le visage maculé de suie, s'extirpa du monstre mécanique et se tint debout sur une tourelle, l'air triomphal!

- Messieurs, voici le char d'assaut Mark I! Ce que vous voyez là est la solution à tous nos problèmes! Les prussiens peuvent bien avoir leurs dragons, les zoulous leurs dinosaures et les français leurs martiens, nous avons maintenant de quoi les défier!

Alors que Tellton se lançait dans une explication complexe du mécanisme de propulsion du char d'assaut, Blake examinait la mitrailleuse avant et les canons de six livres à tir rapide de marine sur les flancs. Un sourire apparut sur ses lèvres, il y avait tant d'utilisations possibles à cet engin. La Grande-Bretagne allait bientôt revenir sur le devant de la scène!

A force de regarder l'entrée de l'immense grotte, l'artilleur Joahnson commençait à devenir nerveux. A ses côtés, le lieutenant Pierce était calmement plongé dans la lecture de Roméo et Juliette. D'après l'état du livre, il devait s'agir d'une copie produite en Australie avec les moyens du bord et non d'un ouvrage originaire des terres englouties.

Pierce parut soudain comprendre qu'il était observé.

- Artilleur Joahnson, dit-il sans quitter sa lecture des yeux, je ne crois pas me tromper lorsque j'affirme que vos ordres n'ont pas changé...

- Non monsieur, c'est jusque que cette grotte, elle est vide de chez vide! A quoi ça rime de laisser un escadron complet de Mark I la surveiller! C'est pas comme si on avait assez de chars d'assaut pour s'occuper des krauts sur le front.

- Vous connaissez vos ordres, soldat! rappela le lieutenant.

- Yes sir!

Pierce referma son livre avec un long soupir. Il se pencha en avant pour mieux voir la fameuse grotte et soudain un grondement se fit entendre à l'intérieur.

- Ne vous inquiétez pas Joahnson, l'attente ne va plus être longue.

Il s'empara de la radio et lança ses ordres.

- Attention à tous, tenez vous prêts!

Joahnson sentit ses poils se hérisser sur ses bras. Quelque chose approchait de l'entrée de la grotte. Quelque chose de gros.

- Oh my god! S'écria-t-il lorsqu'un énorme dragon rouge sortit de l'obscurité!

Son lieutenant n'avait pas perdu son calme quant à lui, il continuait de donner ses ordres par radio.

- Gentlemen, voici notre cible. Feu à volonté je vous prie!

En cette belle soirée d'été madame de Courtey recevait quelques invités triés sur le volet à son hôtel particulier parisien.

Parmi eux on pouvait compter le colonel Antoine Dèmarais, l'ingénieur martien M'Talys, le négociant Clément Malécamps de la Compagnie Interplanétaire de Nancy et la cantatrice Adelina Patti. Tout ce beau monde échangeait potins politiques et mondains lorsque soudain la belle italienne se tourna vers monsieur Malécamps.

- Mon cher Clément. Vous ne nous avez toujours pas dit comment était arrivé votre accident, lui dit-elle en faisant référence au bras du jeune homme maintenu en écharpe.

- Si le fait d'avoir été la cible des balles anglaises peut être considéré comme un accident, pouffa le colonel Dèmarais.

- Dio mio! s'exclama La Patti. Vous avez donc affronté la soldatesque britannique?

Devant l'insistance de toute l'assemblée, le sieur Malécamps se trouva bien obligé de fournir quelques explications. Ce qu'il fit de bon coeur.

- Madame, dit-il en saluant la cantatrice, je reviens en effet du Pacifique. J'étais chargé par la CIN de faire le tour de nos comptoirs en Nouvelle Calédonie et en Polynésie. J'avais également quelque affaire à traiter en Nouvelle-Zélande. Le genre d'affaire qui ne concernait pas les douanes de sa très gracieuse majesté. Malheureusement les soldats anglais qui ont tenté d'arrêter mon véhicule n'avaient pas l'air au courant et ont poussé le zèle jusqu'à essayer de m'arrêter par tous les moyens à leur disposition.

On étouffa quelques rires autour de la table. Personne n'ignorait en effet le côté aventurier, sinon contrebandier, de monsieur Malécamps.
Le colonel Dèmarais se pencha vers lui.

- Tout à fait entre nous, Clément, quelles sont vos impressions sur l'infanterie britannique?

- Si ce n'est la qualité de l'acier de leurs balles, je n'ai malheureusement pas eu le loisir de m'attarder sur ce point, colonel. Mais ils m'ont paru très efficaces, très disciplinés et... très habiles au tir, finit par avouer le négociant en exibant piteusement son bras.

- J'ai eu la possibilité d'examiner leur matériel, intervint M'Talys qui travaillait pour un célèbre fabricant martien d'armes. Dans le cadre strictement terrestre, le fantassin est remarquablement bien équipé. Le désespoir lié à la perte de leur patrie semble avoir donné des ailes aux savants britanniques. Prenez leur fusil par exemple, il a plusieurs décennies d'avance sur ce qui peut être fait en France ou en Prusse. C'est tout simplement remarquable.

- Remarquable en effet, répéta le colonel Dèmarais. Les soldats britanniques font en effet preuve d'une efficacité sans égale. Cette qualité est d'autant plus incroyable quand on considère leur lourd handicap.

- De quel handicap parlez-vous, colonel? s'exclama madame de Courtey.

- Mais du fait qu'ils sont anglais, très chère!

Sur ce trait d'humour facile, nos lecteurs anglais voudront bien pardonner au colonel Dèmarais qui s'était fait surprendre par la qualité du vin de son hôtesse, le repas put continuer dans la bonne humeur.